Prix Jean Trémolières Représentations des maladies infantiles liées aux problèmes alimentaires dans l’androy (Madagascar)

Année 1996
Auteur Line Bérard
Centre de recherche E.H.E.S.S. (Marseille)
Thème Anthropologie de la santé
Type Jean Trémolières

Type de document

D.E.A. de Sciences sociales

 

Située à l’extrême sud de Madagascar, l’Androy est une région disposant de conditions climatiques particulières, soumise à de fréquents cycles de sécheresse. Pour faire face à la pénurie alimentaire, certains organismes internationaux ont mis en place de vastes opérations d’assistance alimentaire. Ces programmes se réfèrent à la notion biomédicale de malnutrition, ils ont pour but d’améliorer le statut nutritionnel de la population assistée.

Dans les contextes de pénurie alimentaire, la médecine moderne attribue la malnutrition à l’existence de carences alimentaires liées à certains troubles psychologiques et/ou physiologiques. Ce modèle est parfaitement admis dans la société occidentale où le recours à la médecine moderne est majoritaire ; mais qu’en est-il dans des sociétés où ce recours n’est qu’une possibilité parmi d’autres ? Que signifie pour les populations locales la notion biomédicale de « malnutrition » ?

Pour répondre à ces questions, une enquête anthropologique portant sur les représentations et les pratiques relatives à certaines maladies infantiles a été réalisée dans l’Androy en 1996. Le choix méthodologique de considérer le discours des différents acteurs sociaux s’insère dans le courant de l’anthropologie de la maladie, et plus largement dans celui de l’anthropologie de la santé. Cette démarche se démarque de celle de l’anthropologie médicale classique car elle tente de replacer la maladie dans le contexte général de la société antandroy.

Dans cette société où la pénurie alimentaire est extrêmement présente, nous avons émis l’hypothèse que la mise en place de stratégies de survie comprenant entre autres l’aide internationale joue un rôle important sur la représentation de la santé. L’objectif de ce travail était double. D’une part, nous avons tenté de comprendre comment s’effectuaient les modifications sociales dans une société en pleine mutation et, d’autre part, nous avons essayé de montrer la cohérence des choix faits par les populations en matière de recours thérapeutiques. Au travers de la description de certains itinéraires thérapeutiques, nous avons expliqué ces choix en faisant apparaître les contraintes locales auxquels ces derniers sont soumis.
La question initiale était de savoir si l’entité nosologique biomédicale « malnutrition » était pertinente dans la société antandroy. L’analyse du discours de différents acteurs sociaux concernant certaines maladies infantiles nous a permis de répondre en partie à cette interrogation.
Parmi l’ensemble des entités nosologiques populaires identifiées, nous avons retenu celles qui répondaient à l’un ou l’autre des critères suivants :

  • Les symptômes de l’entité recoupent ceux de l’entité biomédicale « malnutrition »  - L’entité est liée à des problèmes alimentaires.

Pour chaque entité, nous avons d’abord relevé la façon dont les acteurs décrivaient les manifestations de la maladie. Nous avons ensuite étudié l’interprétation causale de chaque entité suivant la classification opérée par A. Zempleni. Cette classification distingue trois catégories de causalité :

  • L’origine sociale de la maladie, - la façon par laquelle la maladie est apparue, - l’agent causal de la maladie. Nous avons enfin décrit à l’aide des itinéraires thérapeutiques, les différents traitements locaux et médicalisés mis en œuvre. Quatre entités nosologiques populaires ont ainsi été identifiées. Elles se répartissent selon un axe chronologique qui va de la naissance à la période post-sevrage. Deux d’entre elles sont présentes chez le nourrisson, tambione et hevo. L’entité tembione est interprétée comme une attaque d’un esprit de la surnature : l’entité hevo a pour symptôme principal l’abaissement de la fontanelle. L’entité suivante, kaponono, est liée au problème d’alimentation au moment du sevrage La dernière entité, soko, n’intervient qu’après le sevrage, elle est identifiée par la présence de vers dans le ventre de l’enfant. En milieu rural, les entités relatives au nourrisson donnent rarement lieu à des recours médicalisés. Les traitements locaux, sacrés ou profanes, sont préférés. Il semble que chez le nourrisson, l’interprétation de la maladie et le traitement thérapeutique fassent référence à des valeurs fondamentales de la société antandroy, valeurs qui n’admettent pas d’intervention extérieure. Pour les entités apparaissant à partir du sevrage, c’est-à-dire à partir du moment où l’enfant est autonome, le recours médicalisé est admis : il y a intégration de pratiques innovantes.

Dans l’Androy, la conception locale des maladies infantiles reflète les modifications sociales liées aux problèmes alimentaires. A travers l’analyse de ces quatre entités nosologiques, nous avons tenté de comprendre quelles étaient les logiques de prise en charge des symptômes associés à la notion médicale de malnutrition. L’introduction de nouvelles pratiques par les populations migrantes ainsi que les mesures mises en œuvre par les programmes d’aide alimentaire ont modifié la nosologie locale. Dans le contexte de changement social que vit actuellement la société antandroy, la représentation de la maladie est un domaine très dynamique, en perpétuelle évolution. Les résultats obtenus au moment de notre enquête ne sont pas stables et, c’est précisément l’étude de ces transformations qui peut permettre de faire comprendre comment les comportements en matière de recours thérapeutiques évoluent. Cette étude pourrait permettre d’envisager de façon différente la prévention de la malnutrition en santé publique.