Prix Jean Trémolières Penser Manger : Les représentations sociales de l’alimentation

Année 1997
Auteur Saadi Lahlou
Centre de recherche E.H.E.S.S-LPS, Paris
Thème Comportement alimentaire
Type Jean Trémolières

Type de document

Thèse de psychologie sociale

Responsable de thèse

Serge Moscovici

 

Manger est un processus physiologique effectué par le corps, certes. C’est aussi un acte dans la vie de relation, dirigé par l’esprit, et accompli par un être socialisé dans un contexte culturel. Pour mieux comprendre comment les gens mangent, il faut donc comprendre comment ils « pensent » manger : pas de bonne science de la nutrition sans psychologie. Or, les structures mentales que l’individu utilise pour penser et agir ne sont, évidemment, pas ses inventions propres ; ce sont des représentations sociales, que sa culture lui a transmise dès l’enfance. Ainsi, le repas est un acte social, la cuisine est une partie de la culture, les représentations qui se font les humains de ce qu’ils doivent manger, quand et comment, sont des constructions culturelles. Donc pas de science de la nutrition accomplie sans (au moins un peu de) psychologie sociale.

Avec les méthodes de la psychologie sociale, nous avons mis en évidence, en analysant les associations libres de 2000 sujets ainsi que le contenu de sources culturelles comme les dictionnaires, les éléments qui composent la représentation sociale du manger. Ces éléments sont bien les noyaux mentaux qui sont mobilisés, dans notre société, par les individus « normaux » pour penser et agir dans le domaine alimentaire. Ils constituent, en quelque sorte, l’anatomie de l’organe de pensée qui guide les comportements alimentaires. Ils sont six : « désir », « prendre », « aliment », « remplir », « repas », « vivre ». Ces éléments sont le fruit d’une longue évolution sociale. Leur examen détaillé montre qu’ils recouvrent et entremêlent à la fois des aspects physiologiques (la prise des aliments, leur ingestion), psychologique (désir, satisfaction…) et social (repas, dimension éthique…). Ils sont présents chez tous, mais leur importance peut varier, notamment selon l’âge et le sexe.

L’articulation de ces noyaux, mobilisés par le sujet en contexte, guide son action, par exemple pour la sélection des aliments appropriés au contexte social, ou encore l’arbitrage entre le « trop » et le « pas assez » ; elle explique également la pensée magique alimentaire (croyance à « je deviens ce que je mange »). Ce sont de telles articulations qui produisent chez les sujets des principes d’action comme, par exemple, « bien manger, c’est une bonne bouffe avec des amis », ou « bien manger, c’est manger varié et équilibré ». Il est donc crucial de connaître ces structures, et leur fonctionnement, si l’on souhaite intervenir dans les habitudes alimentaires des sujets. Au-delà de ces aspects pragmatiques importants pour le praticien, l’analyse de la représentation sociale du manger est éclairante pour la compréhension de la manière dont les sujets gèrent les influences croisées entre les dimensions biologiques, psychologiques et sociales de leurs comportements. Celles-ci se combinent, confrontant le sujet à des influences et des contraintes multiples. Pour conserver son équilibre dans cet environnement changeant et complexe, le sujet utilise le savoir pratique que la culture a sédimenté dans la représentation sociale.

La représentation sociale, en tant qu’organe de la vie de relation, joue alors le rôle non seulement de guide et de sens commun dans la routine quotidienne, mais d’instrument d’adaptation qui aide le sujet au cours de sa vie. Son étude nous ouvre de nouvelles perspectives pour une approche plus compréhensive, qui intègre le fameux « triangle psycho-social » de Moscovici : « ego-alter-objet ». Ce dernier nous rappelle que le rapport du sujet à l’objet (ici, alimentaire, mais c’est vrai pour tout objet), et le sens qu’il lui donne, se font toujours en relation à « l’Autre ». Il nous faut donc, pour une approche plus compréhensive, toujours nous souvenir de cette dimension sociale dans la construction et de la pensée des individus.