Prix Jean Trémolières Manger aujourd’hui, attitudes, normes et pratiques

Année 2001
Auteur Jean-Pierre Poulain
Thème Sociologie, pratiques alimentaires
Type Jean Trémolières

Type de document

Ouvrage paru aux Editions Privat

 

La sociologie de l’alimentation et l’épidémiologie ont un passé commun. Elles s’inscrivent toutes deux dans l’ambition hygiéniste et réformiste qui a porté les sciences du 19ème siècle. Cependant, si l’épidémiologie a continué à progresser dans ce sens donnant naissance à la santé publique et faisant de l’alimentation un des leviers des politiques de prévention, la sociologie a eu quelques difficultés à institutionnaliser la pensée sur l’alimentation. Cet objet aux dimensions multiples, dans lequel s’entremêlent le biologique, le sociologique et le social était à la fois identifié comme susceptible de relever du regard sociologique mais comme périphérique par rapport aux problématiques centrales de cette discipline que sont le pouvoir, la reproduction sociale, la différentiation sexuelle, l’éducation, la temporalité, la consommation…

Il faut attendre la révolution copernicienne de l’anthropologie structuraliste de Claude Lévi-Strauss qui pose la cuisine comme un langage, les progrès de l’anthropologie écologique avec Georges Condominas qui renouvelle la conception des relations entre l’homme et son milieu et l’ouverture à la transdisciplinarité promue par Edgar Morin, pour voir émerger en France une sociologie de l’alimentation.

Le dialogue entre les sciences de la nutrition, l’épidémiologie et la sociologie de l’alimentation peut désormais se développer sous deux formes. Dans la première, le sociologue accepte la posture positiviste et déterministe de ses collègues et contribue à l’objectivation des pratiques alimentaire et à la mise au jour des mécanismes de leurs déterminations sociales et culturelles. Cette perspective s’enracine dans la tradition positiviste de la sociologie dont Frédéric Le Play et Emilie Durkheim sont les fondateurs dans le sillage d’Auguste Comte.

La seconde forme prend pour objet le savoir, les modalités de production de connaissances et les ambitions réformistes des sciences de la nutrition. Elle questionne les présupposés épistémologiques et les « allant de soi » des politiques de santé publique et s’inscrit alors dans une autre tradition sociologique, celle de la sociologie des sciences, dominée aujourd’hui par une perspective constructiviste.

Les enjeux de ce dialogue sont à la fois théoriques et pratiques. Sur le plan théorique, il contribue à l’approfondissement des mécanismes d’articulation du biologique, du psychologique et du social. Cette question magistralement posée par Marcel Mauss a été labourée du côté des sciences sociales et humaines par des générations de chercheurs depuis Margaret Mead, Georges Condominas, Claude Fischler, Igor de Garine, Matty Chiva, Annie Hubert, Jean-Pierre Corbeau, et bien évidemment du côté de la biologie par Jean Trémolières, la figure tutélaire des sciences de la nutrition française. Si plusieurs sociologues et nutritionnistes ont contribué à la mise en place de ce dialogue, il est nécessaire de rappeler les travaux conjoints d’Henri Dupin (successeur de Jean Trémolières au CNAM) et de Jean-Louis Lambert (Prix Jean Trémolières en 1987).

Sur le plan pratique, ce dialogue interdisciplinaire est la condition préalable à la construction d’une véritable éducation alimentaire articulant les connaissances des sciences de la nutrition moderne aux dimensions sociales et culturelles des modèles alimentaires.