Prix Jean Trémolières Les changements survenus dans la vie d'anorexiques primaires au cours de l'année qui précède le début de leur diète

Année 1991
Auteur Dany Lacharité
Centre de recherche Université de Sherbrooke (Québec), Canada
Thème Comportement alimentaire
Type Jean Trémolières

Type de document

Mémoire

Directeur d'étude

Robert Pauzé

 

Cet article présente les résultats d’une recherche exploratoire menée auprès de cinq femmes qui, au cours de leur adolescence sont devenues anorexiques. Actuellement, trois d’entre-elles se sont rétablies tandis que les deux autres sont encore aux prises avec ce problème. L’intérêt et la pertinence de cette recherche est d’avoir pris en considération le témoignage de celles qui ont vécu cette problématique. Il n’y a pas de consensus entre les auteurs quant à la définition de l’anorexie mentale, chacun la définissant en fonction de son modèle théorique de référence et de ses expériences cliniques respectives. Par contre, tous s’accordent sur un point : l’anorexie mentale se caractérise par une poursuite acharnée de la minceur, malgré un état avancé de cachexie.

ANALYSE ET COMMENTAIRE

Notre travail s’est intéressé aux changements survenus l’année qui précède le début de la première diète chez l’anorexique. L’histoire de chacune d’entre-elles nous a permis de réaliser que parmi les multiples changements auxquels elles ont été confrontées au cours de cette période, toutes ont fait mention de l’effritement progressif de leur réseau primaire. La perte de relations significatives, tant à l’intérieur de la famille que dans le groupe de pairs, a été attribuée, par ces adolescentes, à l’imperfection de leur apparence physique. Ainsi donc, le corps a été mis à contribution pour tenter de résoudre leurs difficultés sur le plan relationnel. Pour ces adolescentes, la minceur représentait un « capital » (voir Bourdieu, 1979) à acquérir dans le but de se réinsérer au sein de leur groupe de pairs et reconquérir une forme de pouvoir social. On pourrait, d’une certaine manière, comparer le monde de l’adolescence à un « marché » dans lequel la quête de la minceur serait considérée comme une « plus-value ». Pas étonnant, vu sous cet angle, que les anorexiques soient si tenaces et entêtées dans cette quête puisque la minceur semble constituer pour elles le seul et dernier capital dont elles disposent pour réussir à occuper une position dans le champ social (celui des relations avec les pairs). Alors, se pourrait-il que la chronicité de la conduite anorexique soit favorisée par l’absence du réseau d’amis (es) malgré l’atteinte de la minceur ? Cette hypothèse serait éventuellement à explorer puisque parmi nos sujets, les deux présentant encore ce symptôme, l’une depuis 10 ans et l’autre depuis 16 ans, sont les seules à ne pas avoir développé de réseau d’amis(es) avec le temps. Tout au plus sont-elles devenues expertes à entretenir des relations avec une multitude d’intervenants se préoccupant de leur état de santé. C’est à se demander si, secondairement, leur anorexie n’est pas devenue une condition obligée pour ne pas perdre le réseau d’intervenants qu’elles ont su créer autour d’elles par l’intermédiaire de leur maladie. Ce qui est intéressant ici, c’est le fait de constater que ce sont les anorexiques elles-mêmes qui introduisent l’idée du réseau social comme étant une dimension importante à considérer dans la compréhension de ce phénomène. Or, il s’avère que très peu d’auteurs s’y sont attardés, ce qui est surprenant quand on connaît l’importance pour les adolescentes d’être admises dans un groupe de pairs, celui-ci leur permettant de se définir une identité personnelle et sociale, de répondre à des besoins éducatifs et psychologiques. Ce qui étonne, c’est le fait de constater que dans la littérature sur le traitement de l’anorexie, aucune des modalités d’intervention classique, que ce soit en thérapie béhavioriste, psychanalytique ou systémique ne fait mention de l’importance de considérer cette variable (effritement du réseau social) au cours du processus thérapeutique. On aurait pu s’attendre, par exemple, à ce que les thérapeutes d’orientation systémique, qui tentent d’intégrer le plus possible différents systèmes relationnels dans leur lecture de la réalité, tiennent compte de cette variable. Or, dans les faits, les principaux écrits systémiques sur le sujet (voir Minuchin, 1978; Selvini, 1978; Onnis 1989; etc) mettent surtout l’emphase sur les difficultés présentées par les familles dont un des membres est anorexique. A notre avis, il n’est pas incorrect de considérer l’apparition des conduites anorexiques comme un indice d’ajustement entre l’individu symptomatique et sa famille. Cependant, il ne faut surtout pas négliger que ces difficultés d’ajustement peuvent simultanément ou successivement être en rapport avec d’autres systèmes relationnels non familiaux auxquels l’individu participe.

CONCLUSION

A l’instar de certains auteurs (Selvini, 1987; Onnis, 1989), nous croyons à la nécessité de tenir compte des multiples niveaux systémiques (biologique, individuel, familiaux et sociaux) si nous voulons complexifier notre lecture de la réalité et sortir de nos modèles théoriques réducteurs. De plus, nous croyons qu’à la prise en compte de ces différents niveaux, il faille aussi tenter de considérer la manière dont les individus dits symptomatiques construisent la réalité parce que c’est précisément à partir de leur construction du réel que nous devons initier une intervention.