Prix Jean Trémolières Insuffisance en lait maternel et souffrances psychologiques en Afghanistan

Année 2009
Auteur Cécile Bizouerne
Centre de recherche Université Victor Ségalen Bordeaux 2, Laboratoire de Psychologie santé et qualité de vie EA4139
Thème Comportement alimentaire
Type Jean Trémolières

Type de document

Thèse de Doctorat de Psychologie

Responsable

Odile Reveyrand-Coulon

Insuffisance en lait maternel et souffrances psychologiques en Afghanistan

Approche psychologique clinique en situation humanitaire

Cette recherche trouve son origine dans un questionnement humanitaire : en Afghanistan, plus de 30 % des enfants accueillis dans les Centres Nutritionnels Thérapeutiques d’Action Contre la Faim en 2003 et 2004 ont moins de 6 mois et sont admis suite à une insuffisance en lait maternel. Habituellement, l’allaitement maternel "protège" les enfants de la malnutrition sévère qui survient plutôt après 6 mois, au moment de la période de sevrage. En Afghanistan, cette "protection" ne semble pas bien fonctionner : comment expliquer cette insuffisance en lait ? Que nous disent les mères quand elles se plaignent de manquer de lait ? Comment accompagner au mieux ces nourrissons et leurs familles ? Il nous fallait mieux comprendre ce qui provoquait ce manque de lait afin d’aider les mères à nourrir leur bébé. Pour répondre à ces questions, l'humanitaire s’inscrit dans une double articulation : incidence des situations de crise ou de post-crise sur la santé des populations et nécessité d'adapter sa compréhension et son approche de la malnutrition sévère dans un contexte où il est mis en difficulté. Il s'ouvre alors aux dimensions anthropologique et psychologique de la malnutrition sévère.

A travers les discussions, les observations et la mise en place d’études, différents facteurs déterminants sont apparus :

  • beaucoup d’enfants naissent avec des petits poids de naissance ou des handicaps et présentent dès la naissance une faible capacité à téter,
  • l’initiation de l’allaitement est souvent tardive (quelques jours après la naissance), les tétées trop rares et/ou trop courtes ; la mère doit partager son temps entre ses différents enfants et les multiples tâches domestiques dont elle a la charge,
  • les mères reçoivent peu de conseils et d’aide de la part de femmes plus âgées pour les guider à l’arrivée de leur premier enfant et les connaissances du personnel soignant sont limitées en matière d’allaitement…
  • Mais l’élément central est assurément la souffrance des mères.

A leurs côtés, en se mettant à leur écoute, on découvre que la plupart sont épuisées, tristes, désespérées…Comment nourrir son bébé quand on est soi-même à bout ? Comment donner la vie quand on a envie de mourir ?

Chaque histoire, chaque souffrance est différente. Mais l’on peut dégager quelques tendances partagées par beaucoup de ces femmes. « De passage » dans leur famille de naissance, elles sont destinées à rejoindre la famille de leur mari et à lui donner de nombreux fils afin d’assurer la continuité de la lignée familiale. Comme l’ensemble de la société, elles ont été affectées par des pertes et des déplacements au cours des trente dernières années de conflit. Aujourd’hui encore, les conditions de vie sont très rudes : climat froid, précarité, chômage, forte inflation…Chaque jour met à l’épreuve la résistance pour survivre. La violence et les agressions, si elles sont moins fréquentes dans les lieux publics demeurent le lot quotidien pour beaucoup de femmes dans le milieu clos de la famille. Soumises aux hommes et à leur belle-mère, elles ont peu de recours en cas de mauvaise entente ou de conflit.

Le corps est usé par les grossesses, les allaitements successifs, le manque de nourriture en quantité et en qualité suffisante…Les maux s’y inscrivent sous forme de douleurs diffuses, de manque d’appétit, de fatigue généralisée. La capacité d’allaiter et de prendre soin de ce nouveau-né est parfois simplement au-dessus des forces (physiques et psychiques) de ces femmes, dont les grossesses sont plus souvent imposées que désirées.

Pour que le traitement de la malnutrition sévère soit efficace, il ne faut pas seulement soigner l’enfant mais aussi la mère. C’est-à-dire proposer au-delà de l’aspect médical et nutritionnel, un accompagnement psychologique des mères, un soutien à la relation avec son bébé et parfois, quand c’est nécessaire, agir comme médiateur auprès de la famille. Cette évolution de la prise en charge a montré sa pertinence à travers l’amélioration des taux de guérison dans les centres mais aussi à travers le sourire que l’on a retrouvé sur le visage des mères et dans le changement de regard qu’elle porte sur leur bébé.