Prix Jean Trémolières Corpulence et genre en Europe. Le poids des inégalités d’apparence et de santé

Année 2008
Auteur Thibaut de Saint Pol
Centre de recherche Institut d’Etudes Politiques de Paris, Observatoire Sociologique du Changement (FNSP-CNRS UMR 7049)
Thème Sociologie, pratiques alimentaires
Type Jean Trémolières

Type de document

Thèse de Doctorat de Sociologie

Responsable de thèse

Pr Alain Chenu

 

Pour le sociologue, la corpulence des individus est un caractère physique très particulier, présentant la caractéristique de pouvoir être mesuré de manière assez objective et mêlant les questions d’apparence et de santé. Les différences de pratiques, notamment alimentaires, entre milieux sociaux se traduisent dans les corps et se donnent à voir quotidiennement dans l’apparence des individus, à la fois marqueur d’appartenance et instrument de distinction. La corpulence, parce que l’individu en apparaît généralement responsable, joue un rôle particulier dans les interactions et la construction des identités sociales. Mais l’obésité a également des conséquences directes sur la santé (diabète, hypertension,…) et constitue aujourd’hui un enjeu majeur de santé publique.

Tout en parlant d’« épidémie  mondiale » pour l’obésité, l’Organisation Mondiale de la Santé a fait de l’Indice de masse corporelle (IMC), rapport du poids sur le carré de la taille, l’instrument privilégié pour l’étude de la corpulence au niveau mondial. Tirant ses origines des travaux d’Adolphe Quetelet dont on lui donne aussi parfois le nom, cet indice ne s’est imposé que récemment pour saisir et mesurer l’obésité sur de vastes populations. Son caractère pratique, puisqu’il repose sur les données de la taille et du poids, qui sont plus facilement accessibles que le tour de taille par exemple, a fortement contribué à son succès et sa large utilisation des domaines aussi divers que l’économie, l’épidémiologie ou la sociologie. L’usage de cet outil comporte toutefois un certain nombre de limites qui tiennent pour une grande part à la manière dont cet indice a été construit et qui conditionnent aujourd’hui la manière dont est mesurée la corpulence. Il ne faut par exemple pas oublier que l’IMC ne reflète pas la distribution de la masse grasse dans le corps ou que les seuils de l’OMS habituellement utilisés sont les mêmes pour les hommes et pour les femmes, ce qui ne vas pas de soi et influence la manière dont est saisie l’obésité.

Une fois rappelées ces limites, notre étude se propose de se pencher plus précisément sur le surpoids et l’obésité et d’analyser les liens entre le développement de cette pathologie et les caractéristiques socio-économiques. Pour cela, nous tirerons parti des informations apportées par les trois dernières enquêtes Santé, réalisées par l’Insee en 1981, 1992, 2003 et 2008, pour analyser l’évolution de l’obésité en France et sa répartition dans les différents milieux sociaux. Il s’agira à la fois d’étudier la prévalence de l’obésité dans les différents milieux sociaux en France, mais aussi d’analyser l’évolution des écarts entre groupe sociaux. Notre recherche fait ainsi apparaître que la corpulence a fortement augmenté en France depuis 1981, avec une accélération depuis les années 1990. Toutefois ce processus n’a pas touché également tous les groupes sociaux. L’écart entre les catégories socioprofessionnelles reste élevé et s’est fortement accru. Par ailleurs, plus un individu est diplômé, moins il a de risques d’être obèse. En 2008, 17 % des individus sans diplôme ou ayant au plus un brevet des collèges sont obèses, contre seulement 6 % des diplômés du supérieur. Mais ces disparités selon les milieux sociaux se doublent d’un effet de genre : ainsi par exemple, contrairement aux femmes, les hommes les plus pauvres ne sont pas les plus corpulents. Aux différences de consommation s’ajoutent les divergences de représentations et de valorisations du corps qui conduisent elles-aussi à façonner les corps. La minceur apparaît ainsi comme un critère de distinction entre groupes sociaux et entre sexes qui ne tient pas seulement aux différences – naturalisées – de constitution physique, mais également, et peut-être surtout, aux modes de façonnement et d’appréhension du corps qui caractérisent nos sociétés. Nos travaux plaident donc pour une distinction systématique des hommes et des femmes dans toutes les recherches qui touchent à la corpulence en termes d’apparence, mais aussi de santé. Les politiques publiques relatives à l’obésité en particulier devraient tenir compte de cette différence et considérer les hommes et les femmes comme deux populations différentes. L’obésité n’est pas qu’un problème de santé. Sa gestion ne se fera qu’en prenant en compte la question de l’apparence des individus et l’importance de la corpulence dans l’ensemble des dimensions de la vie sociale, et en particulier dans les pratiques de consommation.

Références indicatives

« Surpoids, normes et jugements en matière de poids : comparaisons européennes », Population et sociétés, INED, n°455, 2009.
http://www.ined.fr/fichier/t_publication/1456/publi_pdf1_pes455.pdf

« Comment mesurer la corpulence et le poids "idéal" ? Histoire, intérêts et limites de l'Indice de masse corporelle », Notes & Documents, 2007-01, Paris, OSC.
http://osc.sciences-po.fr/publication/nd_2007_01.pdf

« L'obésité en France : les écarts entre catégories sociales s'accroissent », Insee Première, n°1123, 2007.
http://www.insee.fr/fr/ffc/ipweb/ip1123/ip1123.pdf

Le Corps désirable. Hommes et femmes face à leur poids, Presses universitaires de France, coll. « Lien social », à paraître février 2010.