Prix Jean Trémolières Changement social et traditions alimentaires. Approche socio-anthropologique de l'alimentation à Tahiti (Iles de la Société, Polynésie française)

Année 2007
Auteur Christophe Serra Mallol
Centre de recherche Université de Polynésie française
Thème Anthropologie de l'alimentation
Type Jean Trémolières

Type de document

Thèse de Doctorat en Anthropologie

Responsable de thèse

Pr Bruno Saura

 

La société des anciens Tahitiens était structurée autour de l’aliment, pivot des représentations symboliques et vecteur économique qui s’ordonnaient dans un culte de l’abondance. L’abondance relative apportée par les conditions environnementales se voyait socialement limitée par des pratiques nombreuses de séparations et d’interdits qui fondaient et rendaient visibles la stratification sociale.

Le contact avec les premiers Européens au cours du dernier tiers du dix-huitième siècle a été la source d’un double malentendu. D’une part, la vision européenne d’une société tahitienne basée sur des ressources perçues comme abondantes et librement disponibles a créée le mythe édénique de Tahiti, pour perdurer jusqu’à nos jours. D’autre part, la subjugation exercée par les Européens et leurs nouveaux objets a conduit les Tahitiens à élaborer une forme de « culte du cargo », d’une espérance d’abondance déversée par les navires européens, et du pouvoir de la Bible comme moyen de s’approprier ces biens.

La captation par les chefs tahitiens de ces nouveaux objets de convoitise par le détournement des circuits traditionnels de distribution et de redistribution, et les nouveaux modes de production mis en œuvre par la politique coloniale de la France au long du dix-neuvième siècle, ont écarté pendant plus d’un siècle la population d’une abondance qui lui échappait, pour n’en recueillir que les sous-produits issus de l’industrialisation naissante.

La monétarisation progressive de l’économie et la généralisation du salariat au cours de la première moitié du siècle suivant ont permis aux Tahitiens l’accès grandissant aux biens extérieurs, vus comme supérieurs et source de prestige au sein de la communauté. Le mode de vie des Américains et l’abondance nouvelle déversée durant leur présence pendant la guerre du Pacifique ont conduit à une nouvelle subjugation, celle de l’hédonisme de la consommation.

Les transferts financiers massifs qui ont accompagné la mise en place du Centre d’Expérimentation nucléaire dans les années 1960 ont précipité le mouvement, manne publique perçue comme une véritable « corne d’abondance », faisant passer Tahiti et la Polynésie française en général d’un mode de vie traditionnel basé sur l’autosubsistance et les échanges à une société de surconsommation sans production.
Mais si les données macroéconomiques font de ce territoire un des plus riches du Pacifique insulaire, les conséquences de ces évolutions rapides ont été mises en évidence : aggravation des inégalités sociales et économiques, alimentation de type post-colonial reposant sur l’usage presque unique de produits industriels de mauvaise qualité, état sanitaire de la population qui connaît des taux records de prévalence de l’obésité, du diabète et des pathologies liées…

Malgré les changements radicaux de l’environnement au sens général et la mutation des modes de production et de distribution, les pratiques et les représentations alimentaires tahitiennes sont aujourd’hui toujours issues de traits empruntés en grande partie à la culture ancienne : irrégularité marquée des prises alimentaires, volume important de la prise quotidienne principale, synchronie de présentation et de consommation, appétence pour le gras et le sucré, valorisation des corpulences fortes… L’exemple tahitien confirme la permanence des traits culturels en matière alimentaire, éléments toujours centraux de la construction et de la pérennisation de l’identité.