Prix Jean Trémolières Boulimiques

Année 1989
Auteur Pierre Aimez et Judith Ravar
Centre de recherche Hôtel-Dieu, Paris
Thème Comportement alimentaire
Type Jean Trémolières

Type de document

Ouvrage paru aux Editions Ramsay (Santé)

 

A la période pubertaire, dès que le corps se transforme et que la petite fille soumise commet l’affront de se métamorphoser en femme (cessant d’être l’alliée ou la meilleure amie de sa mère pour se poser en égale, voire en rivale), tout se gâte. Une phase « d’anorexie » peut s’instaurer (de restriction alimentaire délibérée). C’est une tentative de marche arrière, de régression sur le plan morphologique, endocrinien. Psychologiquement, c’est une abdication. La jeune fille renonce provisoirement à être femme, mais elle va présenter « la facture » à sa famille : ce peut être le corps maigre, décharné, pitoyable de l’anorexique ; ce peut être la boulimie, avec les vols d’argent dans le sac de la mère, les vomissements et les orgies clandestines, les séances de larmes, les échecs scolaires et universitaires – alors que, précisément, cette enfant-là portait tous les espoirs de la famille. L’anorexie confirmée, installée, est une impasse totale. Quant à la boulimie, c’est un système figé dans la répétition, sur le modèle d’une toxicomanie, d’une rumination obsessionnelle, d’une dépression sans objet distinct. La pathologie boulimique est une pathologie de l’identité, allant de la simple « crise d’adolescence » à une angoisse existentielle durable que le trouble du comportement alimentaire vient – tant bien que mal – occulter en évitant la mise à nu des désirs véritables. La boulimie exprime un mélange exaspéré de soumission et de révolte. Cette ambivalence extrême, cette perpétuelle oscillation pondérale et psychologique (maîtrise/capitulation) peut être considérée, entre autres, comme un sous-produit de l’écartèlement que subissent les jeunes femmes actuelles entre un pôle féminin « naturel » (corps doté d’attributs manifestes : sexualité, fécondité), et un pôle culturel (études, travail, émancipation, réussite sociale, compétitivité). Sur ce plan « culturel », la femme est directement confrontée au pouvoir et au narcissisme de l’homme. Elle-même doit faire preuve de « qualités viriles » (agressivité compétitive), peu compatibles avec le rôle féminin traditionnel. La révolte contre les codes, les lois, le langage les moeurs alimentaires des adultes exprime l’impuissance et un profond sentiment d’abandon, sous les apparences du défi. La femme boulimique ne connaît, ne reconnaît, en définitive qu’un seul partenaire : son corps, avec lequel elle s’épuise à régler les comptes de son enfance. Règlement de compte narcissique, laissant le jeu social dans l’ombre et la dérision. Si l’anorexique mentale jette un défi arrogant au pouvoir (aux lois, à l’homme, à la médecine, etc.), la jeune femme boulimique se fixe à elle-même des règles d’un jeu solitaire : manger et vomir en cachette n’est-ce-pas, dans une époque de soi-disant de libération sexuelle, affective, sociale, transgresser une loi non-écrite, s’assurer une jouissance coupable, se punir ensuite soi-même ? L’un des buts de cet ouvrage était de faire reconnaître la boulimie féminine comme un problème fréquent, un problème sérieux, parfois même très grave, mais aussi un problème aménageable et « traitable ». Selon nous, cette forme de souffrance et de détresse féminine mérite la considération de tous ceux qui s’efforcent de secourir leurs semblables et, en particulier, mais non exclusivement, celle des professions de santé. La boulimie n’est ni une fatalité ni un destin. Elle n’est qu’une étape dans la recherche qu’un être humain - généralement du sexe féminin – effectue de son identité et de sa vérité. La boulimie, par la dose de souffrance qu’elle apporte, contient en elle-même les germes de sa guérison. L’ambivalence, un obscur désir de souffrir, peuvent, il est vrai, retarder longtemps les décisions heureuses. Mais tôt ou tard le désir de vivre, d’aimer, devront l’emporter, chez les femmes jeunes, sur la peur du risque. Plutôt souffrir les rudes blessures des joutes amoureuses que de vivre à l’écart en se consolant avec la nourriture.