Prix Jean Trémolières Allaitement et VIH en Afrique de l’Ouest, de l’anthropologie à la santé publique

Année 2004
Auteur Alice Desclaux et Bernard Taverne
Thème Anthropologie de la santé
Type Jean Trémolières

Type de document

Ouvrage paru aux éditions Karthala

Culture biomédicale de l’allaitement et VIH en Afrique de l’Ouest

Le programme de recherche qui est à la base de cet ouvrage a été élaboré à partir d’un problème de santé publique : l’importance de la contamination des enfants au VIH en Afrique par la voie de l’allaitement. La stratégie préventive en vigueur dans les pays développés, basée sur l’alimentation artificielle de tous les enfants nés de mère séropositive, ne pouvant être aisément généralisée dans les contextes « à ressources limitées », une palette de mesures préventives a été proposée pour ces pays en 1998. Le propos de notre étude était alors d’analyser les dimensions sociales et culturelles de la transmission du VIH par l’allaitement et de sa prévention « en situation », dans un pays d’Afrique de l’Ouest. Cette étude avait deux finalités : (1) un objectif fondamental de documentation des pratiques contemporaines autour de l’allaitement dans des populations ouest-africaines et dans les institutions biomédicales locales et d’analyse de leur dynamique et des logiques sous-jacentes, et (2) un objectif appliqué de discussion de la faisabilité et l’acceptabilité locales des mesures préventives proposées par les institutions internationales.

Cette étude avait pour option d’appliquer le même regard ethnologique aux cultures locales et à la culture biomédicale, abordée au travers des services de soin qui accueillent mères et enfants au Burkina Faso (en particulier à Bobo-Dioulasso) et en Côte d’Ivoire. Elle a montré qu’à l’instar des organismes internationaux (OMS, UNICEF), les instances biomédicales nationales et locales n’ont pris en compte les données épidémiologiques attestant de la transmission du VIH par l’allaitement que plus de sept ans après leur publication. Ce délai témoigne en premier lieu de la difficulté à proposer une stratégie préventive. Il renvoie également aux questions, récurrentes en santé publique, des difficultés d’articulation entre programmes verticaux traitant de problèmes de santé spécifiques, et des risques sociaux que représente la mise en œuvre de mesures particulières destinées à des populations définies par la pathologie dont elles sont victimes : ces aspects relèvent de l’anthropologie des institutions.

Mais au-delà, les enquêtes que nous avons menées attestent d’une impossibilité, chez les soignants, à envisager que le lait maternel puisse comporter un risque. Dans les services qui, à partir de 1999, ont mis en place un dispositif préventif, la prévention s’est heurtée d’une part à l’incapacité pour les femmes à se procurer des substituts du lait maternel et à l’incapacité chez les soignants d’aider les femmes à utiliser cet aliment, d’autre part à l’absence d’acceptabilité de l’allaitement exclusif pour les soignants et pour les femmes. Ces deux traits, liés à la valorisation symbolique dont l’allaitement maternel fait l’objet dans l’institution biomédicale, trouve en partie leur origine dans les programmes de promotion de l’allaitement mis en oeuvre depuis deux décennies. Les tentatives de prise en compte de la transmission du VIH par l’allaitement par certains services, et leurs effets, révèlent les logiques culturelles sous-jacentes au traitement de l’allaitement dans le système de soin, étroitement liées aux représentations occidentales de l’allaitement. Elles montrent aussi comment l’institution biomédicale diffuse dans la population des représentations qui n’ont pas toujours de rapport direct avec les connaissances scientifiques. Cette analyse illustre le fait que la médecine n’est pas a-culturelle ni pratiquée indépendamment des cultures locales, mais joue un rôle important dans la diffusion de nouveaux modèles de pensée touchant à divers aspects de la vie biologique et sociale – en particulier l’alimentation.

Culture locale de l’allaitement et VIH en Afrique de l’Ouest

La réflexion conduite dans notre recherche sur les stratégies de prévention de la transmission du VIH par l’allaitement maternel s’est construite à partir de l’analyse anthropologique de l’allaitement dans trois contextes ethno-culturels différents au Burkina-Faso : chez les Bobo-madaré de la région de Bobo-Dioulasso (Chiara Alfieri), les Peuls du Séno (Madina Querre) et les Mossi de l’Oubritenga (Bernard Taverne). L’objectif était de décrire les aspects sociaux et culturels concernant l’allaitement dans chacune des ces aires culturelles, et d’apprécier quelles mesures préventives « sensibles à la culture locale » pouvaient être envisagées à partir de ces études précises et approfondies.

L’allaitement maternel en Afrique semble un geste simple, banal tant il est fréquent, et il est volontiers qualifié de « naturel ». Mais lorsque l’on prend le temps d’écouter les femmes et les hommes qui ont, ou ont eu, des enfants, l’on découvre qu’allaiter n’est pas simple et n’est pas sans risque. Allaiter n’est jamais facile, il n’est pas aisé de démarrer un allaitement, il n’est pas aisé de le maintenir, c’est un processus instable, un équilibre qui peut se rompre et mettre en jeu la vie de l’enfant et parfois aussi celle d’autres personnes. Pour prévenir les difficultés, pour résoudre les problèmes, il existe de nombreuses règles, recommandations et précautions, parfois simples, parfois complexes et contraignantes, en référence à des savoirs locaux qui constituent une réelle ethnophysiologie de l’allaitement définissant le normal et le pathologique, et les mesures préventives et curatives à appliquer. L’on découvre aussi que la conduite de l’allaitement ne concerne pas seulement la mère et son enfant, mais que de nombreuses personnes sont impliquées autour de ce couple initial : le père de l’enfant tout d’abord – alors que son rôle est fréquemment oublié -, et de manière variable un ensemble de personnes qui sont habilitées à donner un point de vue, des conseils ou des ordres sur la conduite de l’allaitement. Les recommandations, les règles qui s’appliquent à l’allaitement maternel semblent innombrables et concernent presque tous les moments de la vie quotidienne de la mère. Ces règles dépassent en fait bien souvent la seule question de l’alimentation du nourrisson et font référence à l’organisation et à la reproduction sociale du groupe dont fait partie l’enfant. Allaiter est bien un fait social.

A partir des informations issues des enquêtes réalisées chez les Mossi, quelques-uns des aspects culturels et sociaux gouvernant l’allaitement maternel et intervenant dans le domaine du VIH/sida seront évoqués à travers la description des principaux éléments constitutifs de l’ethnophysiologie de l’allaitement, la présentation des alternatives à l’allaitement maternel lorsque celui-ci ne peut pas être mené de manières habituelle et les représentations de la transmission du VIH de la mère à l’enfant.