ALIMENTATION ET CANCER : DE L'EPIDEMIOLOGIE A LA PREVENTION

Dr Elio RIBOLI
Centre International de Recherche sur la Cancer, Lyon, France


RESUMÉ

Les recherches menées depuis un demi siècle sur les causes du cancer indiquent que dans la plupart des cas il s’agit d’un processus multifactoriel dans lequel peuvent être impliqués entre autres des caractéristiques génétiques, des facteurs liés aux modes de vie et à l’environnement. Le rôle de l’alimentation et des facteurs nutritionnels, tels que les caractéristiques anthropométriques et l’équilibre énergétique, dans l’étiologie du cancer a été l’objet de centaines d’études épidémiologiques et, plus récemment, d’un certain nombre d’essais randomisés à visée préventive.

Des revues de la littérature internationale ont été réalisées par le Centre National d’Etudes et de Recommandations sur la Nutrition et l’Alimentation (CNERNA) et le CNRS en France [1], par la Fondation internationale sur la recherche contre le cancer, l’Institut amércain de recherche sur le cancer (WCRF-AICR) [2] et par le Comité sur les aspects médicaux de l’alimentation et la politique nutritionnelle (COMA) du Ministère de la Santé du Royaume-Uni [3]. Récemment un groupe d’experts internationaux réunis par le CIRC-OMS a spécifiquement évalué les données scientifiques concernant la relation entre consommation de fruits et légumes et le risque de cancer [4]. De l’ensemble de ces rapports émergent certains points et conclusions communs, notamment l’identification:
1. du rôle causal de l’obésité et du rôle protecteur de l’activité physique dans l’étiologie de plusieurs types de cancers, notamment les cancers de l’endomètre, du sein (après ménopause), du colorectum et des reins;
2. du rôle protecteur de la consommation de fruits et légumes, particulièrement envers l’apparition des cancers des voies digestives et respiratoires;
3. d’une augmentation de risque de développer un cancer du côlon associé à des consommations élevées de viande rouge et de charcuterie;
4. d’une augmentation du risque de cancer de l’estomac associé à la consommation de poisson et de viande conservés par salaison.

S’il y a eu un certain consensus parmi l’ensemble de la communauté scientifique sur ce cadre général, la traduction de ces résultats en termes de nutriments spécifiquement impliqués dans les mécanismes biologiques de cancérogénèse est loin de faire l’unanimité.

La recherche sur l’alimentation et le cancer s’est jusqu’à présent appuyée uniquement sur les informations rétrospectives données par les sujets d’étude sur leur alimentation habituelle passée. Or, avec une nouvelle génération d’études prospectives de cohortes, dans lesquelles on recueille l’information auprès de sujets sains, avec prélèvement d’échantillons biologiques de sang et d’urine, s’offrent de nouvelles possibilités d’élargir notre compréhension des liens biologiques existant entre l’étiologie du cancer et les composants spécifiques de l’alimentation. Dans ces études, on suit alors les sujets, et l’on compare les caractéristiques de base entre les sujets chez qui se développe un cancer donné et ceux qui demeurent sains.

Une vaste étude de cette sorte a été lancée en 1992 sous la coordination du Centre international de Recherche sur le Cancer, et avec le soutien du programme « l’Europe contre le Cancer » de la Communauté européenne. Cette étude, intitulée EPIC (European Prospective Investigation into Cancer and Nutrition, soit Enquête prospective européenne sur le cancer et la nutrition) est menée dans 24 centres collaborateurs parmi 10 pays européens (Allemagne, Danemark, Espagne, France, Grande Bretagne, Grèce, Italie, Norvège, Pays-Bas, Suède). Des informations ont été recueillies auprès d’environ 520 000 sujets d’âge moyen sur leur alimentation, leurs activités physiques, leurs consommations d’alcool et de tabac, leurs antécédents génétiques et autres caractères personnels et de mode de vie, et un échantillon sanguin a été prélevé et stocké à 196oC. Cette grande entreprise collective européenne devrait permettre dans un futur proche de combiner l’information sur l’alimentation et les expositions à des agents de l’environnement, recueillies par questionnaires, aux recherches en laboratoire sur les échantillons de plasma, de sérum, de lymphocytes et d’hématocytes. Ce projet devrait offrir ses principaux résultats dans les 10 ans à venir.

Le rôle des fruits et légumes dans la prévention des cancers des voies digestives et respiratoires

Les premiers résultats de l’étude EPIC montrent qu’une consommation régulière et quotidienne de fruits et légumes est associée à une diminution du risque de développer un cancer de la bouche, du larynx, du pharynx, de l’oesophage, de l’estomac, du colorectum et du poumon. Une consommation élevée de fruits et légumes est le plus souvent associée à une réduction de 20 à 40% du risque de développer un de ces cancers. Si cet effet peut paraître modeste à première vue, il pourrait se traduire par la prévention de plusieurs milliers de cas de cancer par an en France, un résultat tout à fait important du point de vue de la santé publique.

Le rôle des fibres dans l’étiologie du cancer du côlon et du rectum

Les fibres alimentaires constituent le principal composant structurel des membranes cellulaires végétales. Elles ont comme caractéristique chez l’homme de n’être ni digérées par les enzymes, ni adsorbées par le tractus digestif. Les fibres alimentaires regroupent une grande variété de composants (cellulose, hémicelluloses, pectines, lignines, gommes...) qui, selon les définitions utilisées, incluent également les “amidons résistants” qui échappent à l’action des enzymes intestinales. Les principales sources de fibres sont les céréales, les fruits, les légumes et les légumineuses.

Depuis l’observation de Burkitt au début des années 70 en Afrique des différences d’incidence de cancer colorectal entre Africains et Européens, l’hypothèse que les fibres alimentaires protègent contre le développement de cette maladie a été largement admise, mais cette hypothèse a été mise en doute par quelques études récentes, prospectives et d’intervention, qui n’ont démontré aucun effet protecteur.

Dans l’étude EPIC nous avons examiné prospectivement la relation entre les apports en fibres alimentaires et l’incidence de cancer colorectal chez 519 978 sujets âgés de 25 à 70 ans recrutés dans 10 pays européens. Les participants ont complété un questionnaire alimentaire entre 1992 et 1998 et ont été suivis pour constater l’incidence de cancer dans la cohorte. Des estimations de risque relatif ont été obtenues sur la base de l’apport en fibres, catégorisé par quintiles sur chacun des 2 sexes et à partir de modèles linéaires reliant le risque à l’apport en fibres exprimé en continu.

Du début à la fin du suivi, 1 939 011 personnes-années ont été comptabilisées, et les données de 1065 cas de cancer colorectal ont été inclues dans l’analyse. Dans notre analyse, la consommation d’aliments contenant des fibres alimentaires a été liée inversement à l’incidence de cancer du gros intestin [RR ajusté = 0,75 (I.C.: 0,59-0,95)] pour le quintile d’apport le plus haut contre le quintile le plus bas, avec l’effet protecteur le plus fort pour le côté gauche du côlon, et le moins fort pour le rectum. Après calibration avec des données alimentaires plus détaillées, le risque relatif ajusté pour le quintile le plus haut contre le quintile le plus bas de consommation de fibres dans l’alimentation était de 0,58 (0,41-0,85). Aucune source alimentaire de fibre était significativement plus protectrice que les autres. Les sources de fibres provenant de suppléments non alimentaires n’ont pas été étudiées.

Nos résultats démontrent que, pour des individus issus de populations où la consommation moyenne de fibres alimentaires est basse, le fait de doubler l’apport total de fibres provenant de l’alimentation peut réduire le risque de cancer colorectal de 40%.

Conclusions

Les premiers résultats de l’étude EPIC sont en faveur de la possibilité de prévenir le cancer par des améliorations de l’équilibre alimentaire, surtout par une consommation régulière et quotidienne de fruits, légumes et céréales complètes. Ceci, toutefois , n’a de réelles chances d’aboutir à une prévention significative du cancer en France que si le message nutritionnel est accompagné d’une recommandation générale portant sur une modification du style de vie: ne pas fumer, limiter la consommation d’alcool, augmenter l’activité physique et éviter l’obésité.